Création mondiale
Livret de Maurice Yendt
d'après Carlo Collodi
Musique de Sergio Menozzi

Pinocchio
Yendt/Menozzi

Direction musicale
Claire Gibault
Yann Nolté
Mise en scène Maurice Yendt

Coproduction Opéra National de Lyon / Théâtre des Jeunes Années-CDN

commande de
l'Opéra National de Lyon
commande d'Etat

création mondiale
opéra en deux actes
en français

Critique de la représentation du 16 Mai 1998 au Théâtre des Jeunes Années de lyon

Deux mains s'extraient de la fosse.
Ce sont celles de Claire Gibaut qui assure la direction musicale sans baguette. Elle n'en a pas besoin pour planter le décor musical
Une bûche en revanche est bien en premier rôle. Bruyamment elle se signale en tombant sur la scène. C'est d'elle qui donne naissance à la fameuse marionnette dont on croit connaître les facéties
A peine son créateur de père, Gepetto, a-t'il fini d'esquisser les traits de son visage et de dessiner le contour de ses lèvres que déjà le projet d'un pantin obéissant au doigt et à l'oeil est compromis.
Trop tard ! Sitôt le pantin baptisé, Pinocchio, c'est un garçon turbulent qui n'en finit pas de poursuivre une fugue à travers le vaste monde
Le socialement bien pensé, l'éducativement correct, le plus subtil psychologisme se heurtent tour à tour à l'insolence du gone, à sa soif de liberté, à son apprentissage de la curiosité et à ses expériences du risque
C'est dire combien il est aisé de transposer dans nos quotidiens les tribulations qui pourraient être celles de nos rejetons qu'on ne se risquerait pas à traiter de pantin
"z'y vas ... le bouffon..."
Cyrille Zimmer qui interprète le rôle ce soir a une frimousse ravissante qui inciterait certains à la prudence et surtout à se garder "de lui donner le Bon Dieu sans confession". Mais ça tombe bien, Pinocchio est aussi mécréant que bien d'autres et il ne demande pas plus le bon dieu que la confession
Quant aux difformités légendaires de son visage, il ne faut surtout pas attendre de les voir pour y croire. D'abord, l'adolescent qui a une douzaine d'années pourrait bien être une adolescente. Ensuite il n'a ni nez pointu qui croche, ni menton en galoche. Le parti est bien pris de ne pas verser dans la clownerie mais de retenir l'attention du public sur l'interprétation musicale et sur les jeux de scène. C'est gagné
C'est aussi l'occasion pour Yendt, qui a mis en scène l'opéra et composé le livret, de nous faire relire le Pinocchio créé par Collodi. Le point de vue est bien différent de celui que nous impose Walt Disney, qui en plus de se vouloir universel est moraliste à l'excès. Geneviève Liévre qui signe une nouvelle fois le programme de l'Opéra National de Lyon y voit même des connections avec les "grands mythes des 70th's" (pléonasme ?). Le petit bonhomme nous aiderait donc à renouer des liens avec l'anti-psychiatrie, les succédanées à fortes connotations libertaires d'éducation nouvelle, l'émergence du concept de l'adolescence modélisée Outre-Atlantique par les fureurs de vivre d'un James Dean, et chez nous par les quatre cents coups d'un Antoine Doisnel. Au demeurant, Pinocchio est contemporain d'un autre poète grand fugueur qui écrivait en 1870 :

Par les soirs bleus d'été,j'irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l'herbe menue :
Rêveur, j'en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue

Il avait seize ans. Il s'appelait Arthur Rimbaud



Pinocchio ne s'acoquine pas avec un Verlaine mais il se laisse un temps conter fleurette par d'affreux délinquants, et comme nous sommes en 1998 c'est un couple... on dira... "post-punkitoïdes". Lui a une dégaine version années 80: cheveux hirsutes, anciennement Mohican, décolorés, vêtu minimal-cuir, chaînes, chaussé d'écrase-merdes à semelles compensées, restant souple dans un jean moulant qui n'a qu'un rapport très conceptuel avec le légendaire 501. Elle, elle ferait plutôt dans le genre put'd'opérette. Mais hésitant métaphysiquement entre l'emploi de racoleuse assoiffée, de dealeuse d'Exctasy qui se la jouerait "j'ai oublié de cracher quand je suis tombée dans le chaudron" et celui de fausse mal-voyante qui n'aurait même pas appris à se servir de sa canne blanche, c'est ce dernier que Yendt choisit de lui faire tenir
Ce couple inquiétant perd, retrouve et achève de détrousser Pinocchio. D'une forêt mal famée ils échouent dans un quartier sordide de Bizness City. N'est ce pas à Marseille, la canaille, où des poubelles brillent sous des néons violents de couleurs primaires signalant un cinéma, un bar, un hôtel ? De passe ? Pinocchio y passe en tout cas, mais ne s'arrête pas à la découverte de ce monde très "chelou". Le voici installé en bonne famille à se laisser gentiment bercer par cette Mère Bleue, si parfaite tant qu'elle ne tente pas de lui faire prendre le chemin de l'école. Seule la buissonnière lui reste acceptable. Seul un pays sans école lui conviendrait. Au point que le bonnet d'âne lui va comme un gant. Au point aussi qu'il finit par se retrouver pour un temps en ventre de baleine plutôt paisible et voguant sur cette autre mer bleue
Au point finalement que le pantin a tant mûri qu'il a le dernier mot qui nous renvoie un peu surpris à nos interrogations : "comme j'étais amusant quand j'étais un pantin... et comme je suis content à présent d'être devenu un petit garçon comme il faut"
Y'a-t'il un petit garçon dans la salle..?
Avait on bien compris que ce spectacle est tout public ?

Certains pensent sans doute qu'il est surtout destiné aux jeunes. Ils n'ont raison que si tous les lecteurs de Tintin, Spirou and Co sont bien ce jeune public qui est visé
Confirmation, c'est bien lui qui est dans la salle du Théâtre des Jeunes Années
Pinocchio se donne jusqu'au 5 Juin 1998, qu'on se le dise et qu'on ne prive surtout pas de cette belle leçon d'humanité, ni les petits, ni ceux qui ont oublié qu'il sont fait du même bois que Pinocchio...

Enfin, pas question d'oublier de dire un dernier mot à toute l'équipe à qui on doit ce beau spectacle, particulièrement à la Maîtrise de l'Opéra de Lyon, à ces jeunes apprentis chanteurs, écoliers à Gerson ou collégiens à Ampère, et à leur directrice Claire GIBAUT à qui l'on souhaite plein de bonnes choses pour la suite.

bravo !


Hypo


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